WorldSBK Interview

Women Shifting Gears : Gea Prioglio raconte son travail chez Pirelli, son arrivée dans le paddock et plus encore

Gea Prioglio est spécialiste matériaux R&D au sein du département développement des gommes course moto de Pirelli en WorldSBK

Pirelli est depuis des décennies un pilier du Championnat MOTUL FIM World Superbike. Dans le cadre de la série Women Shifting Gears, Gea Prioglio, spécialiste matériaux R&D au développement des gommes course moto, revient sur son parcours jusqu'au paddock, sur sa passion pour la construction et la création, et bien plus encore.

« FAIRE CE QU'ON AIME, C'EST DÉJÀ LA MOITIÉ DU CHEMIN »

« Je suis quelqu'un de très curieux, explique-t-elle à propos de son goût précoce pour la création. Mes parents m'ont appris à être ouverte à tout. Toute petite déjà, je jouais avec du papier, je construisais, je créais. J'ai toujours été créative, et technique aussi. Au moment de choisir mes études, j'avais plusieurs idées en tête : ingénierie des télécommunications, génie chimique, peut-être aussi ingénierie physique. J'étais ouverte à beaucoup de choses. Finalement, j'ai opté pour l'ingénierie des matériaux et des nanotechnologies, parce que ça me permettait d'étudier vraiment chaque matériau et de comprendre ses propriétés. L'ingénierie des matériaux, c'est aussi beaucoup de chimie : comment les atomes se lient pour former un matériau, et comment ses propriétés découlent de sa structure. C'est quelque chose qui m'a toujours passionnée. »

DES MOLÉCULES À LA PRODUCTION…

Sa formation lui sert au quotidien chez Pirelli : « J'ai étudié les mélanges de caoutchouc pendant mon cursus universitaire. Un pneu peut ressembler à un simple objet noir et rond, mais j'ai pu en comprendre toute la complexité : les molécules qui forment le matériau, les matériaux qui forment la gomme. Je voulais en savoir plus. J'ai donc trouvé un professeur qui collaborait avec Pirelli et je me suis lancée dans un mémoire de master sur les mélanges de caoutchouc, le graphène et le nanographène. Pirelli m'a accueillie dans ses laboratoires, et j'ai adoré, parce que je pouvais vraiment travailler sur les matériaux, les mains dans le cambouis. »

« J'aimais pouvoir mettre quelque chose de moi-même dans ce que je faisais, alors j'ai poursuivi avec un doctorat, toujours en collaboration avec Pirelli, ce qui m'a donné le temps d'approfondir mes connaissances. Ensuite, une opportunité s'est présentée chez Pirelli, dans le groupe des matières premières, pour développer des produits chimiques, un poste avec beaucoup de science et de R&D. J'ai eu la chance de le décrocher et d'intégrer une équipe très positive et bienveillante. En milieu industriel, j'ai énormément appris et j'ai pu voir comment on passe du laboratoire à la production industrielle. Ça demande beaucoup de travail, mais j'ai trouvé ça passionnant. »

… ET DU CONCEPT À LA COMPÉTITION

Sa formation est ensuite devenue son métier, à la faveur d'une visite fortuite à Misano : « En 2025, je suis allée au Round WorldSBK de Misano, pas pour travailler, simplement parce que des billets s'étaient libérés. Je n'avais jamais assisté à une course et je n'étais pas une grande passionnée de moto, mais je peux dire que les sensations et la vitesse m'ont happée, et j'étais curieuse de voir les matériaux que je développais à l'œuvre en piste. J'ai adoré ce week-end et, le hasard faisant bien les choses, un poste sur les circuits s'est libéré chez Pirelli. Je suis allée voir mon responsable pour lui faire part de mon intérêt, il a estimé que j'avais le bon profil, et voilà ! J'ai officiellement pris mes fonctions de "spécialiste matériaux R&D, développement des gommes course moto" en mars 2026, mais j'étais déjà au Round de Phillip Island en février. »

« Pour un premier déplacement professionnel, c'était quelque chose : partir à l'autre bout du monde ! Jusqu'à la veille, je faisais du développement, et puis on m'a mise dans un avion. Mais j'étais prête. Et une fois sur le circuit, je me suis dit : "Oui, c'est ma place." Je savais que cet environnement me motiverait. Voir les gommes en piste, comprendre comment elles fonctionnent, puis rentrer en sachant dans quelle direction pousser le développement. Je ne suis pas présente sur tous les Rounds ; j'ai environ 80 jours de déplacement prévus cette année. J'apprends encore, bien sûr, mais j'ai la chance d'avoir une équipe très expérimentée derrière moi. À partir des retours de toutes les équipes, on dresse un tableau général de ce qui se passe en piste. Ensuite, on retourne travailler avec l'équipe produit pour développer quelque chose qui réponde aux besoins. C'est un processus continu, et tout va très vite. J'aime beaucoup cet aspect. »

CURIOSITÉ, HUMILITÉ, DÉTERMINATION

L'Italienne insiste sur l'importance d'avoir confiance en soi tout en restant à l'écoute, surtout dans un nouvel environnement : « Quand on sort de l'université, on a un diplôme mais pas d'expérience. Chez Pirelli, dans un cadre professionnel, j'ai compris que j'étais la nouvelle. Il faut donc être sûre de soi, mais prête à écouter, à observer, sans présumer qu'on sait ce qui se passe. Je suis aussi très déterminée à comprendre, alors je pose beaucoup de questions. Mais il est important d'accepter d'avoir tort. Humble mais curieuse, disons. Où que je sois, j'essaie toujours de rester moi-même. J'essaie aussi d'être toujours positive, je pense que c'est l'une de mes forces. Et en suivant mes passions, j'ai tendance à aimer ce que je fais. Je pense que faire ce qu'on aime, c'est déjà la moitié du chemin : on a plus de chances d'atteindre ses objectifs. Et si un examen ou un projet ne se passe pas bien, il faut être forte, réessayer et ne jamais abandonner. »

« Beaucoup de femmes ont étudié le génie chimique et l'ingénierie des matériaux avec moi. Personne ne m'a jamais dit : "Tu es une femme, tu ne peux pas faire ça." Et de toute façon, je suis toujours déterminée à atteindre mes objectifs. Je suis bien acceptée chez Pirelli, une entreprise engagée en faveur de l'égalité. Au département matériaux, la répartition hommes-femmes est d'environ 50-50. C'est super. On sent que tout est possible, et c'est ce que j'aimerais que les jeunes femmes croient : si elles aiment quelque chose, elles peuvent le faire, elles peuvent y arriver. »

FAIRE CONFIANCE AU CHEMIN

Quel conseil donnerait-elle à la jeune femme qu'elle était ? « Si je pouvais donner un conseil à la jeune moi, je lui dirais d'avoir davantage confiance dans le fait que les choses vont s'arranger, confie Gea Prioglio. Quand on est plus jeune, on est encore en train de se construire, et c'est normal de se demander si on trouvera un travail. Mais on en trouve un. Si on est déterminée et prête à travailler dur, parce que rien n'est gratuit, on trouve toujours un chemin. Il faut aussi accepter de ne pas atteindre son objectif tout de suite : on peut commencer par quelque chose qui s'en approche, puis avancer petit à petit vers là où on veut vraiment aller. Dans ce monde technique, on aura toujours beaucoup de défis devant nous. Je suis prête à tout et j'ai hâte de relever tous ces défis. Personnellement, je veux continuer à progresser. À l'avenir, j'aimerais avoir une équipe. Je le dis depuis le début de ma carrière : je me vois toujours avancer et prendre plus de responsabilités, quand je serai prête. Mais je ne me fixe aucune limite ! »

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